Lance Armstrong vient de remporter son septième Tour de France, un record absolu, et termine par la même occasion sa carrière. Merci à lui pour tout ces bons moments passés à suivre ces Tour de France, à la télévision ou en vrai. Félicitations à lui, tout simplement ! Voici comme pour mettre un point final à sa carrière, l’article de Patrick Louis pour « La dépêche ».
Un fantôme bleu déchire les lambeaux de brume. Le regard perdu sur les virages mouillés du Jaizkibel, il monte doucement supportant à la fois les morsures du froid, la rigueur de la pente et les quolibets des aficionados basques. Ses forces l’ont abandonné – lui n’abandonnera pas. En ce samedi pourri d’août 1992, le jeune Lance Armstrong dispute sa première course chez les professionnels. Il termine dernier de la Classica San Sebastian, loin derrière les autres, à une demie heure du vainqueur, le Mexicain Raul Alcala. « A l’hôtel », dit-il, « j’ai sorti une enveloppe dans laquelle je gardais plusieurs billets d’avion dont un pour les Etats-Unis. J’ai failli l’utiliser. J’ai failli rentrer. J’étais démoralisé, il me semblait que je n’avais plus rien à faire là ». Le dimanche suivant, il prenait la deuxième place du Championnat de Zurich derrière celui qui allait devenir son plus fidèle lieutenant, son ami, son complice, Slava Ekimov. Un an plus tard, il était champion du monde quelques semaines après être devenu, à Verdun, le plus jeune vainqueur d’étape de l’Histoire du Tour de France.
Armstrong, c’est une caisse, des jambes, un corps, mais c’est surtout une tête, un mental. Même lorsqu’il vous sourit et vous parle doucement (parce qu’il peut aussi gueuler très fort), les traits de son visage trahissent cette ultra violence contenue, cette dureté sans limites, cette terrible exigence intérieure forgée à l’école de l’adolescence, quand Terry, son père adoptif, lui expliquait les bonnes manières à coups de fouet ou de pagaie, ou quand LaTrice Haney, ange gardien des semaines de chimio, lui ordonnait de se battre et de ne jamais oublier la petite lumière qui finirait par briller, là-bas, à l’autre bout du tunnel.

Son combat victorieux contre le cancer, Lance Armstrong ne serait probablement jamais devenu le champion qui s’arrête aujourd’hui sous l’arc de Triomphe. « La douleur physique de la maladie ne me dérangeait pas tellement, tant elle m’était familière. D’ailleurs, si je ne souffrais pas, je me sentais privé de quelque chose. Plus j’y pensais, plus m’apparaissaient des similitudes entre le cancer et une course cycliste. Sauf que la destination avait changé… ».
Opéré des testicules mais aussi du cerveau alors qu’il venait de signer un contrat lui assurant 2,5 millions de dollars avec l’équipe française Cofidis, le Texan a cru que tout s’écroulait. Erreur. Tout commençait à peine.
La saison 1998 voyait un revenant à la silhouette affinée, gagner le critérium d’Austin chez lui au Texas, mais surtout le Tour du Luxembourg (sous le maillot de l’US Postal, la formation nordiste n’ayant pas vraiment cru en sa résurrection), avant de réaliser une excellente Vuelta. Avec la complicité de Johan Bruyneel devenu son directeur sportif, l’Américain changeait d’orientation et visait désormais les courses à étapes. Tout à l’heure sur la plus belle avenue du monde, il montera sur la plus haute marche du podium du Tour pour la septième fois consécutive ! Cinq plus deux…

Sa fameuse fréquence de pédalage à une époque où tout le monde tirait le plus gros possible, l’impression d’insolente supériorité affichée en toutes circonstances, ses démarrages en haute montagne, ses succès contre la montre, et sa faculté à pouvoir gagner chaque fois qu’il le décidait ou presque, ont très vite installé Armstrong dans un nuage de doutes, de suspicion. Ses relations avec le docteur Ferrari dont l’image reste liée aux années EPO, ses prises de position en sa faveur, les témoignages d’anciens « amis », ont plongé une partie de l »opinion dans l’incrédulité. Trop beau pour être vrai. Trop fort pour être sain. Lui répond : « Inévitablement, le dopage est considéré un peu comme l’arme absolue dans les sports d’endurance et bien sûr dans le cyclisme, l’arme indispensable pour rester performant dans le peloton. Je n’ai jamais partagé cette opinion et je peux vous dire que depuis ma chimio, la seule idée d’introduire une substance étrangère dans mon organisme me révulse ». Autour d’Armstrong, l’explication est simple : volonté, application, travail.
Après avoir eu trois enfants de son épouse Kik, Lance, proche de George W Bush, vit depuis deux ans avec la vedette de la country rock américaine Sheryl Crow. Sur le Tour, elle ne quitte plus son héros. Ils s’aiment au soleil de France sous les objectifs de toute la planète. Ce soir, Bill Stapelton, Jim « Och » Ochowicz, Chris Carmichael, Johan Bruyneel et… Eddy Merckx, le cercle des intimes, auront perdu leur coureur préféré. Ils ne perdront jamais leur incroyable ami. L’homme qui s’est levé de son lit de mourant pour partir à l’assaut du temps et des cols, tisser sept maillots jaunes.
Mission impossible accomplie, Lance retourne, tout à l’heure, à la vie ordinaire.
